De Lyon à Istanbul, en passant par Athènes,… EuroLeague France a suivi la plus grande légende française de l’histoire de l’EuroLeague dans les tout derniers mois de sa carrière. Nous avons récolté des dizaines de témoignages de ses proches en exclusivité, des joueurs et des coachs qui l’ont côtoyé dans ses derniers matchs, de ses supporters,… Ils racontent. Il raconte. Récit.
Episode 4 : après-carrière et héritage : la famille d’abord
(L’épisode 1, l’épisode 2 et l’épisode 3 également disponibles)
Nando De Colo, « le joueur », n’est plus. Du moins sur les parquets. Car dans les mémoires, l’Arrageois est bien parti pour garder une place de choix encore longtemps. Que restera-t-il de ses 20 ans de carrière au plus haut niveau ?
Sur le simple plan du palmarès : deux EuroLeagues, auréolées d’un trophée de MVP en 2016. Aucun homme sorti de l’hexagone n’a fait mieux. Avec les Bleus : un titre de champion d’Europe – l’unique de l’histoire du basket tricolore -, deux finales olympiques, une médaille de bronze en Coupe du monde et deux autres médailles à l’Euro. De quoi prendre l’une des places les plus prestigieuses au panthéon français de la balle orange.
“Le souci avec Nando, il y en a un seul : c’est sa discrétion.” Laurent Sciarra connaît le Nordiste personnellement depuis de nombreuses années. A chaque feuille de match, la première ligne de statistiques sur laquelle il pose son regard est celle du numéro 12. Il nous fait part d’un regret que beaucoup nourrissent à l’égard du néo-retraité. “Quand tu le vois sur les réseaux sociaux, il est tout le temps avec ses filles, ou avec ses chiens… Il est effacé. Quelque part, il n’est pas bankable.”

Sa notoriété ne sera sûrement jamais en adéquation avec son palmarès. Dans les groupes successifs auxquels il a apporté son génie, Nando De Colo n’a jamais été la star. Des nombreux titres qu’il a conquis, il n’a jamais voulu tirer la couverture à lui. “Ce n’est pas qu’il cherche cette discrétion, mais je pense que ça lui convient très bien. C’est quelqu’un qui ne se met pas en avant, car il est sûr de sa force. Il est confiant. Il ne va pas chercher la lumière. Il n’a pas besoin de ça pour briller”, nous décrit Antoine Diot, champion d’Europe avec les Bleus à ses côtés en 2013, avant d’être son coéquipier à l’Asvel.
Une discrétion qui pouvait parfois agacer chez certains jeunes joueurs qui ont pu le côtoyer dans ses différents clubs, confrontés à un personnage froid et avare de conseils en apparence. Pourtant, Nando a toujours eu bien des choses à apporter à chacun. Pour lui, c’était simplement aux plus jeunes de faire le premier pas vers les anciens et de demander. Pas l’inverse. “Ce n’est pas quelqu’un qui prend la parole tout le temps. Il distille les conseils au compte goutte. C’est pour ça qu’il faut toujours avoir l’oreille attentive avec lui, justifie Antoine Diot. Il laisse les choses venir. Il joue au basket parce que c’est ça qu’il sait faire. Il prend soin de sa famille, de ses amis. Le reste, il laisse ça sur le côté.” Avec les années, Nando avait malgré tout fait fructifier son expérience pour devenir, avec tout son calme, un leader sur et en dehors du terrain. Être ce cadre du vestiaire qui, lorsqu’il y a quelque chose à dire, le dit sans hésiter.

Paradoxalement, cette discrétion qui a tant fait défaut à sa renommée médiatique, a été sa plus grande force durant sa carrière. Un calme qui se traduisait en une sérénité rare sur le terrain, en un sang-froid légendaire. “Sa discrétion n’enlève rien, reprend Laurent Sciarra. C’est un des top joueurs. On ne s’en rend pas compte. Parce qu’après, quand tu regarde les chiffres, quand tu regardes le palmarès, tu te dis merde. Ah ouais quand même…”
“LE NANDO SUR LA LIGNE DES LANCERS-FRANCS, C’EST LE MÊME QU’À LA MAISON”
Pour obtenir ce qu’il voulait, Nando De Colo avait appris à se blinder, jusqu’à faire de cette froideur sa meilleure alliée. “Lorsqu’il était jeune, une des premières années où il pouvait être sélectionné en équipe de France, et qu’il n’avait pas été pris, il avait pleuré. Je lui ai dit : ‘’non, on ne pleure pas, stop. Attends un an, attends deux ans, tu verras. Tu vas leur montrer”. Et il a prouvé”, nous raconte sa maman, Nicole De Colo-Létien, elle-même ancienne joueuse professionnelle et figure du basket nordiste.

Un contrôle de soi forgé dans l’enfance, comme un bouclier pour résister au stress qu’engendre le sport de très haut-niveau. Un atout précieux pour garder la main ferme dans ces moments de tension où le commun des mortels se met à trembler. “Moi-même, quand je rentrais sur le terrain, je n’entendais rien. Il pouvait y avoir des milliers de personnes autour, je n’entendais rien”, poursuit sa mère. Et l’héritage a été transmis.
Outre ses shoots et passes clutchs qui pourraient nourrir bien des compilations, Nando restera la référence du lancer-franc. Il avait déjà toute l’intelligence pour subtilement provoquer ses passages sur la ligne. Et une fois face au panier, peu dans l’histoire de l’humanité maîtrisait mieux ces instants que lui. Sur cette ligne, il a parachevé son premier titre européen en 2016, acquis au bout de la prolongation en finale, quelques secondes avant d’être élu MVP du Final Four. Sur cette ligne, il n’a vu sa flèche manquer sa cible à peine plus de 6% du temps durant ses 13 saisons d’EuroLeague – 93,5% de réussite en carrière pour être précis.
“Le Nando que l’on voit sur la ligne des lancers-francs, c’est le même qu’à la maison. Il a le même sang-froid une fois rentré, nous confie sa femme Vero. C’est sa façon d’être. Son calme, c’est ce qui me plaît le plus chez lui. Moi je suis tout l’inverse. Lui, il sait contrôler ses émotions, et ça, lorsque tu as trois filles en bas âge, c’est précieux.”

« Oui de premier abord, il peut paraître réservé ou fermé. Mais quand tu le connais, tu te rends compte que c’est quelqu’un de très drôle, précise son ami et témoin de mariage, Arnaud. Le basket, c’est son travail, donc ce n’est pas le moment de trashtalker comme les Américains. Mais en dehors, il adore chambrer, et pour n’importe quoi : ping-pong, jeux de cartes, n’importe quelle activité… C’est quelqu’un de simple, de généreux, vraiment sympathique. »
“NUL N’EST PROPHÈTE EN SON PAYS”
La suite pour Nando s’écrira sur les terres de sa femme, près de Valencia, où le couple a une maison. Sept jours après le dernier match, la famille avait déjà quitté la frénésie d’Istanbul pour regagner l’Espagne. Une fois le basket terminé, la mégalopole turque aux seize millions d’âmes et son chaos permanent ne se prêtait pas vraiment au repos attendu désormais.
L’Espagne comme cadre de retraite pour la légende française. Le choix familial s’entend mais peut apparaître comme le signe de plus d’un joueur qui n’aura jamais été complètement prophète en son pays. “Ce dicton n’a jamais autant pris son sens qu’avec Nando”, soupire Léo Westermann, son ancien coéquipier au CSKA Moscou et au Fenerbahçe.
Admiré en Espagne, adulé en Russie, idolâtré en Turquie, mais encore méconnu en France. Reconnu dans chaque coin de rue sur ces terres lointaines, mais incognito dans ce pays pour lequel il n’a jamais refusé, en vingt ans de carrière, de porter le maillot jusqu’aux sommets du basket européen et mondial. “S’il avait été espagnol ou serbe, il aurait été un héros national, poursuit Westermann. C’est une légende du basket français.”
“Comme un bon plat ou un bon vin, il faut un palais pour reconnaître le goût de certaines choses. Ce qu’il fait, c’est tellement fin qu’il faut être connaisseur pour apprécier. »
Edwin Jackson
“Nando, c’est le patrimoine de notre pays, renchérit Alain Digbeu. Pour moi, il est numéro un. Je sais, vous allez me reprendre en me disant ‘’et Tony Parker ?’’ Mais Tony n’a pas joué en Europe, donc je ne le mets pas devant. Tony appartient à cette catégorie de joueurs internationaux qui s’est expatrié, et qui s’est imposé de l’autre côté de l’Atlantique. Mais Nando, c’est la référence française.“
Même Nicolas Batum, qui serait pourtant on ne peut plus légitime à prétendre à de tels honneurs, s’effaçait. “Pour moi, c’est le deuxième meilleur joueur de l’histoire du basket français après Tony Parker”, lâchait-il, spontané, au micro de Tom Compayrot pour BeBasket.

Mais dans un pays largement tourné vers l’Amérique et sa NBA lorsqu’il s’agit de causer balle orange, les exploits de Nando De Colo n’ont jamais connu le même retentissement. Lors de ses années glorieuses au CSKA Moscou, et ses deux titres de champion d’Europe en 2016 et 2019, aucun club français ne participe à la prestigieuse EuroLeague en raison d’un conflit entre la Ligue Nationale et l’institution européenne. La médiatisation de la compétition reine du Vieux Continent en pâtissait logiquement.
“C’est compliqué de se dire que tu es plus reconnu à l’étranger que dans ton propre pays. C’est peut-être le sport ici qui veut ça. C’est sûr que pendant ma carrière, je suis passé dans certains pays où il y a beaucoup plus de ferveur qu’en France. Quand tu arrives au Fener et que tu parles d’EuroLeague, tout le monde sait de quoi on parle”, nous fait remarquer Nando. “Peut-être que ce manque de reconnaissance l’a affecté au début de sa carrière, mais depuis, il a fait une croix dessus. Vraiment, il s’en fout, nous témoigne son ami proche, Arnaud. Tant que sa famille, ses amis et tous ceux qui connaissent le basket savent reconnaître ce qu’il a fait, c’est tout ce qui lui importe.” Loin des yeux du grand public français, condamné à rester la légende des puristes : une renommée qui, finalement, se prête bien au personnage.

“Comme un bon plat ou un bon vin, il faut un palais pour reconnaître le goût de certaines choses, image Edwin Jackson. Ce qu’il fait, c’est tellement fin qu’il faut être connaisseur pour apprécier. C’est ça qui fait toute la beauté de ce joueur. Les jeunes devraient aller sur Youtube regarder ses highlights. Je peux vous dire qu’il y en a des heures d’actions spectaculaires. Ce ne sera pas des dunks, mais ce sera autre chose.”
DIRECTION COACHING
Peut-être qu’a posteriori, dans une ère où les talents français explosent de ce côté-ci de l’Atlantique, où les institutions tricolores veulent s’inscrire dans le paysage des futures ligues européenne, peut-être qu’alors les légendes du Vieux Continent seront remises au goût du jour. Peut-être que l’histoire de Nando De Colo refera surface. L’histoire d’un homme qui s’avançait sur le parquet avec le physique de monsieur tout le monde, frêle en apparence – “en apparence seulement, parce qu’au contact, je peux vous dire qu’il est solide et gainé”, se souvient Léo Westermann – mais dont le génie, l’intelligence, faisaient déjouer les monstres adverses. Permettaient les plus fins tours de magie. “J’espère que les jeunes le regarderont. Beaucoup peuvent s’identifier à lui. Tout le monde n’est pas Shaq O’Neal, tout le monde n’est pas Lebron James. Il peut être très un exemple pour beaucoup“, avance Westermann.
Il était ce magicien discret pour ses admirateurs, un assassin silencieux pour ses adversaires. Adversaires qui, en réalité, se rangeaient volontiers dans le camp des admirateurs une fois la défaite encaissée.
“Je pense que ce dont Nando a besoin maintenant, c’est de ‘’devenir papa’’. Quand tu es sportif professionnel, tu vis des moments incroyables, mais tu manques beaucoup de moments en famille »
Veronica Compañ, femme de Nando De Colo
L’homme qui a soufflé sa 39e bougie quelques jours après son ultime rencontre se donne quelque temps pour respirer. Un an, deux ans pour retrouver le calme dans son rythme de vie. “Prendre le temps de voyager un peu… Faire des choses que je n’ai pas eu l’opportunité de faire pendant ma carrière, comme aller voir un match du RC Lens, mon club de cœur… “, nous évoque spontanément l’intéressé. Mais une chose revient, toujours, dans la bouche de Nando, en pensant à la retraite : la volonté de récupérer ces moments précieux de la vie qu’une carrière implique bien souvent de sacrifier.
“Je ne réalise pas que c’est la fin, commençait à nous confier sa femme, Veronica, un mois avant le dernier adieu. Cette année on a fêté nos 15 ans ensemble : c’est presque toute sa carrière. En fait, on a connu que ça. On a envie d’arriver au bout, d’avoir enfin du temps pour nous, mais je ne sais pas comment ça va être. C’est un mélange d’émotions.“
Et puis, après quelques secondes de réflexion, celle qui a accompagné la légende aux quatre coins de l’Europe, déroule le fil de ses pensées. “Je pense que ce dont Nando a besoin maintenant, c’est de ‘’devenir papa’’. Quand tu es sportif professionnel, tu vis des moments incroyables, mais tu manques beaucoup de moments en famille. Nos deux petites dernières font du judo et sont très fortes. Elles ont gagné des championnats, battu des garçons ! mais Nando n’était pas présent. Je pense que ça lui fait mal au cœur et c’est cela qui lui manque. Désormais, ce sera possible pour lui de les accompagner par-ci par-là… Et moi aussi, j’ai envie de ça.“

Jusque-là, une fois ses matchs terminés, le joueur faisait toujours tout son possible pour sortir de la douche rapidement et rejoindre sa famille au plus vite, histoire de reprendre son rôle de père. Comme ce soir, où ses filles avaient investi le terrain alors que la salle s’était vidée de ses supporters, pour elles aussi tenter quelques paniers. Mais leur ‘’super-héros’’ n’arrivait pas à temps pour consoler sa dernière, en larmes après son bobo alors qu’elle était tombée sur le parquet. Il ressortait tout juste des vestiaires pour apporter des bouteilles d’eau à ses petites, assoiffées. Désormais une nouvelle vie commence pour lui.
Mais une chose est sûr, le Maestro ne voit pas sa vie sans balle orange. Sa dernière danse n’était pas un adieu au monde du basket mais un simple au revoir. « On entendra à nouveau parler de Nando De Colo très vite », promet son ami Arnaud. Déjà qu’il compte bien continuer à s’entraîner « pour garder la forme », le mètre 96 du Nordiste rôdera toujours autour des parquets, et bientôt, revêtu d’un nouveau costume : celui de coach. « Il nous disait qu’il voulait passer une année entière sans rien faire, mais je pense qu’au bout de six mois ça va le souler, poursuit son ami. Il va rapidement faire le nécessaire, et passer les diplôme pour entraîner. Pour moi, son succès en tant que coach est inévitable. »

Le coaching, un vaste monde. Nando ne se ferme pas de portes, se laisse ouvert à toutes les propositions. Mais en secret, le futur entraîneur aurait choisi sa porte d’entrée… “Il veut être coach de basket féminin, pour coacher ses filles ensemble”, nous lâche sa femme. Et qui sait, dans quinze ans, retrouverons-nous trois De Colo en équipe de France… ou en équipe d’Espagne, la nation de leur maman. “Parfois je lui dis pour rigoler : ‘’ah elles pourront jouer pour l’Espagne du coup, poursuit Veronica, ancienne internationale espagnole chez les jeunes. Et il me répond : ‘’Mais elles s’appellent ‘De Colo’ elles ne peuvent pas jouer pour la sélection espagnole, tu comprends pas !’’ “ Deux ans après sa retraite internationale, le champion d’Europe 2013 revoit son jugement. « C’était ce que je pensais pendant ma carrière, aujourd’hui je ne sais pas. Là où elles se sentiront le mieux. On verra ce qu’il en est le jour J. »
Le gamin d’Arras, qui a commencé à rêver de basket devant les féminines de l’USVO Valenciennes, fils d’une ancienne joueuse professionnelle, frère de trois basketteuses, mari d’une ancienne étoile du basket espagnole, voudrait ni plus ni moins que rendre un peu de ce qu’il a reçu. La vie lui a offert trois filles pour cela. Et la boucle serait bouclée.
FIN
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Episode 3 : La désillusion athénienne avant le titre final




















