De Lyon à Istanbul, en passant par Athènes,… EuroLeague France a suivi la plus grande légende française de l’histoire de l’EuroLeague dans les tout derniers mois de sa carrière. Nous avons récolté des dizaines de témoignages de ses proches en exclusivité, des joueurs et des coachs qui l’ont côtoyé dans ses derniers matchs, de ses supporters,… Ils racontent. Il raconte. Récit.
Episode 1 : Le transfert qui a tout changé
(L’épisode 2, l’épisode 3 et l’épisode 4 également disponibles)
Entre Europe et Asie, le Bosphore déferle dans toute son intensité. L’appel à la prière du muezzin perce le ciel à la nuit tombante, et sonne comme la fin d’une nouvelle journée de chaos permanent. Ce chauffeur de taxi, encore pris dans les interminables bouchons qui font son quotidien, retrouve le sourire à la seule évocation de son club de cœur. Les yeux pétillants, il parvient à aligner quelques mots d’anglais pour chanter à son passager les louanges de son équipe, de son quartier.
Ainsi vit Istanbul, là où les cultures s’entrechoquent, où les trésors de l’Orient côtoient ceux de l’Occident. Là où l’immensité se remplit chaque instant d’une énergie débordante. C’est là que Nando De Colo a choisi d’écrire le dernier chapitre de sa carrière légendaire. Un décor qui tranche en tout point avec le calme caractéristique de sa personnalité. Mais voilà, le Rhône était un théâtre bien trop paisible pour offrir une scène assez grande à l’un des meilleurs protagonistes du basket européen de ce siècle.
Il a toujours préféré l’ombre à la lumière, privilégié la discrétion au grand bruit. Il a toujours gardé ses coups d’éclats pour le terrain, sans jamais chercher à briller une fois descendu des planches. Pourtant, en ces premiers jours de la nouvelle année 2026, il n’avait pu empêcher son nom de résonner dans toute l’Europe. L’annonce tombait comme une bombe : à six mois de son départ en retraite, Nando De Colo quittait l’Asvel Lyon-Villeurbanne pour terminer la saison au Fenerbahçe d’Istanbul dans la quête d’une troisième couronne européenne.
Car en signant à l’Asvel, trois ans et demi plus tôt, le natif de Sainte-Catherine (59) avait certes offert un immense cadeau au basket français en lui promettant les derniers tours de magie de sa carrière, mais il avait aussi condamné son palmarès en venant défendre les couleurs d’un club pas taillé pour viser les sommets européens. Alors, à la veille de quitter les parquets, l’arrière décidait de répondre à l’appel du champion d’EuroLeague en titre pour vivre un dernier frisson. Six mois de folie plutôt qu’une fin de carrière tranquille.

Il était venu, en 2022, donner sa dernière danse à l’Asvel. Sauf qu’avec la maestria de Nando De Colo, la dernière danse s’éternisait. Les années passaient mais le rythme ne ralentissait pas, la magie ne s’estompait pas. Au contraire même, tant l’artiste se montrait toujours autant décisif pour offrir un exploit aux siens de temps à autre. En termes statistiques, Nando De Colo comptait encore, à la mi-saison 2025-2026, parmi les 15 meilleurs joueurs de l’EuroLeague, à 38 ans. Le 30 décembre 2025, pour ce qui restera son dernier match sous la tunique lyonnaise, l’arrière apportait une dernière preuve de sa résistance au temps, contre Paris : trois tirs à trois points d’affilée dans les dernières minutes pour arracher la victoire. La LDLC Arena de Décines se retrouvait en fusion, célébrant son héros, sans savoir que c’était pour la dernière fois.
Le presque-retraité récitait encore si bien son basket que le champion d’Europe avait jeté son dévolu sur lui. Si bien qu’il se voyait prendre une décision qu’il n’avait jusque-là jamais prise dans sa carrière, à savoir, changer d’équipe en cours de saison. Une dernière mission qui le conduisit jusqu’à Athènes et un ultime Final Four. La grande fête du basket européen, un rendez-vous qu’un tel joueur se devait de goûter une dernière fois avant de s’en aller.

UN MESSAGE INATTENDU
Nous sommes le 17 décembre 2025, lorsque Wassim Boutanos, l’homme qui s’occupe de la carrière de l’ancien Choletais depuis ses débuts, reçoit un message du manager général du Fenerbahçe. Pas vraiment le texto auquel l’agent s’attendait. « Comme quoi, dans l’existence il y a des heureuses surprises… », nous retrace celui qui depuis 2015 n’accompagne plus qu’un seul joueur, à savoir, le plus beau palmarès du basket français sur le sol européen. « La demande était on ne peut plus claire : le GM voulait savoir si, à ce stade de sa carrière, Nando serait intéressé par un mouvement dans leur direction. »
« La proposition du Fener, c’était un grand oui. Nous n’avons pas hésité longtemps. »
Veronica Compañ, femme de Nando De Colo
Déjà, une quinzaine de jours plus tôt, l’Olympiakos avait pensé à l’expérimenté Nordiste, qui avait à l’esprit de se retirer des parquets à la fin de la saison. L’institution grecque s’était renseignée assez précisément sur le dossier, au point même que Nando échangeait au téléphone avec Evan Fournier, l’un de ses coéquipiers les plus proches en équipe de France, pour discuter du projet. Mais le club du Pirée n’allait pas au bout, se repliant assez rapidement sur le profil du meneur US, Monté Morris. Et le Fenerbahçe de venir toquer à la porte… Quitter le dernier de l’EuroLeague pour rejoindre les rangs de son champion : l’aventure sportive s’imposait comme une évidence.
Sauf que chez Nando, la décision ne se prend jamais seul. « J’en ai discuté avec ma femme, explique le père de trois enfants. Par rapport à notre vie de famille, il y avait une décision à prendre. Elle n’a pas été facile, surtout par rapport au rythme de vie qu’on avait pu avoir en France avec nos filles. »
Sauf que chez les De Colo, c’est comme si c’était toute la famille qui était sur le terrain… Veronica Compañ, la femme de Nando, elle-même ancienne joueuse professionnelle en Espagne, a accepté de témoigner à EuroLeague France. « Dans la famille, on est là pour gagner. On est pour la compétition. J’étais basketteuse aussi avant, je comprends tout cela. Au-delà du fait qu’il soit mon mari, je vois l’aspect sportif », commence par nous avancer, d’un ton convaincu, madame De Colo. « Nous n’avons pas hésité longtemps, poursuit-elle. On sentait que Nando ne méritait pas de finir sa carrière à l’Asvel. Ce n’était pas juste pour quelqu’un comme lui. »

Pendant que le papa continue d’enchaîner les matchs en ces derniers jours de décembre, la maman et les trois filles passent les vacances de Noël dans leurs familles. La première semaine en France, la deuxième chez Vero, en Espagne, comme chaque année. « J’ai reçu la nouvelle avec toute la famille, mais on en a discuté entre nous deux avec Nando. Personne n’était au courant. J’ai dit à Nando : ‘’prépare tes contrats. On se met au travail.’’ On savait que ça allait être dur de quitter la France. Car ici, on avait une vie normale, avec nos habitudes pour les filles. Mais c’était un grand oui. »
SILENCE RADIO
Pour la dernière quête d’un seul homme, toute une famille se mettait au diapason et organisait son déménagement à l’autre bout de l’Europe. Pendant ce temps, Nando et son agent concluaient le transfert… du moins tentaient de le conclure. Dans la foulée de cette première prise de contact avec le Fenerbahçe, Wassim Boutanos passait un coup de fil au président de l’Asvel, Tony Parker, pour évaluer la faisabilité du projet. « J’ai eu de la part de Tony une réponse… comment je vais dire ça poliment ? Ce n’était pas un refus, évidemment. ‘’Si c’est le souhait de Nando, je ne vais pas m’y opposer, bien entendu’’. Mais en tout cas, une réponse assez lapidaire, qui, en termes de faisabilité contractuelle, rendait toute perspective de transfert absolument impossible », se remémore l’agent.
« Dans l’histoire, Nando a perdu énormément d’argent. Mais dans toute sa carrière, il n’a jamais fait primer l’intérêt financier à l’intérêt sportif. »
Wassim Boutanos, agent de Nando De Colo
« Je me souviens des premiers contacts avec le Fener, on jouait à domicile ce jour-là. Le matin, j’avais croisé très rapidement Tony dans les vestiaires, qui m’avait touché un mot par rapport à la situation. Mais ça a été très, très rapide. Il m’avait dit : ‘’maintenant, je te laisse gérer ça avec ton agent’’ », complète Nando. Puis silence radio pendant plusieurs jours.
S’ensuivaient des « longues journées » sans avancées, sans réponses côté Asvel, alors même que la date limite des transferts, fixée au 5 janvier, se faisait menaçante. « Il y a eu une phase de trois, quatre, cinq jours d’absence totale d’échange », décrit l’agent. « Et le Fener qui relance, qui relance, qui relance,… on avait l’air un peu ‘’cons’’ », reprend Nando. Avant que Gaëtan Muller, président associé de l’Asvel, ne rentre dans la boucle. Tous les partis étaient alors réunis et la démarche allait à son terme.
“NANDO A PERDU BEAUCOUP D’ARGENT”
Et c’est ainsi que le 4 janvier à 21 h 04, soit 17 jours après le message envoyé par le GM du club stambouliote, mais surtout 27 heures avant la fin de la période des transferts, Nando De Colo était officiellement annoncé par le Fenerbahçe comme un nouveau joueur des Jaune et Bleu.

Au passage, l’arrière faisait une croix à sa saison 2026-2027 pour laquelle il était engagé avec l’Asvel. Une année pour laquelle lui était promis, selon les estimations du mensuel Maxi Basket, près d’un million d’euros. Et de surcroît, le salaire que le joueur s’apprêtait désormais à toucher en Turquie sur ces derniers mois de carrière, représentait une somme en deçà de ce qu’une fin de saison dans le Rhône lui aurait permis de toucher. « Dans l’histoire, Nando a perdu énormément d’argent, reconnaît Wassim Boutanos, tenant à garder les chiffres discrets. Mais dans toute sa carrière, il n’a jamais fait primer l’intérêt financier à l’intérêt sportif. »
Nando De Colo avait eu, pour conforter son choix, un échange au téléphone avec Sarunas Jasikevicius. La veille de l’officialisation, il était venu, cette fois, à la rencontre de son désormais ex-entraîneur Pierric Poupet pour lui annoncer la nouvelle. « Je suis allé le voir pour lui expliquer la situation. Je ne voulais pas qu’il voit l’information dans la presse, mais je pense qu’il venait juste d’apprendre ce qu’il se passait. Je lui ai expliqué mon ressenti et ce qu’on me proposait. Ça n’a pas été facile, mais il a compris la situation. »
Dans le clan de l’Asvel, le départ était forcément dur à encaisser, mais le bon sens forçait le respect d’une telle décision. “Il est allé chercher quelque chose qu’on ne pouvait pas lui offrir. C’est tout à son honneur, nous confiait Edwin Jackson, l’autre figure d’expérience de cette Asvel, et ami proche de Nando. Maintenant, de toutes les équipes qui sont en course pour le titre en EuroLeague, c’est le Fenerbahçe que je vais soutenir”
Le transfert officialisé, la frénésie finissait de s’emparer des réseaux sociaux – dans le petit monde médiatique du basket européen. A quatre mois et vingt jours de la finale d’EuroLeague, prévue le 24 mai, le dernier défi de Nando De Colo était lancé. Elle était là, la vraie dernière danse.

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